LE MAGASIN DES SUICIDES 1

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LE MAGASIN DES SUICIDES (Jean TEULE) C’est un petit magasin où n’entre jamais un rayon rose et gai. Son unique fenêtre, à gauche de la porte d’entrée, est masquée par des cônes en papier, des boîtes en carton empilées. Une ardoise pend à la crémone. Accrochés au plafond, des tubes au néon éclairent une dame âgée qui s’approche d’un bébé dans un landau gris — Oh, il sourit . Une autre femme plus jeune – la commerçante -, assise près de la fenêtre et face comptes, s’insurge : Comment ça, mon être un pli de bouche puis elle reprend ses où elle fait ses or 109 ne sourlt pas.

Ce doit iente âgée contourne la voiture d’enfant la capote relevée. Sa canne lui donne l’allure et le pas maladroits. De ses yeux mortels – obscurs et plaintifs – à travers le voile de sa cataracte, elle insiste : On dirait pourtant qu’il sourit. Ça m’étonnerait, personne n’a jamais souri dans la famille Tuvache ! revendique la mère du nouveau-né en se penchant par- dessus le comptoir pour vérifier. Elle relève la tête, tend son cou d’oiseau et appelle : Mishima ! Viens voir !

Une trappe au sol s’ouvre comme une bouche et apparaît, telle une langue, un crâne dégarni : — Quoi ? Que se passe-t-il ? Mishima Tuvache sort de la cave avec, entre les bras, un sac de ciment qu’il dépose sur le carrelage tandis que sa femme lui raconte : qu’Alan sourit. Qu’est-ce que tu dis, Lucrèce Époussetant un peu de poudre de ciment sur ses manches, il s’approche à son tour du nourrlsson qu’il contemple longuement d’un air dubitatif avant de diagnostiquer . — Il a sûrement la colique. Ça leur dessine des plis de lèvres comme ça… explique-t-il en remuant ses mains à l’horizontale, l’une par-dessus l’autre devant son visage. On peut parfois confondre avec des sourires mais ça n’en est pas. Ce sont des grimaces. Puis il glisse ses doigts sous la capote du landau et prend l’aïeule à témoin : Regardez Si je pousse les commissures de ses lèvres vers le menton, il ne sourit pas. Il fait la gueule comme son frère et sa sœur dès qu’ils sont nés. La cliente demande . Relâchez. Le commerçant s’exécute. La cliente s’exclame : Ah ! ous voyez bien qu’il sourit. Mishima Tuvache se redresse, bombe le torse et Sagace : — Qu’est-ce que vous vouliez, vous ? ! Une corde pour me pendre. — C’est haut de plafond, là où vous habitez ? Vous ne savez pas ? Tenez, prenez ça : deux mètres devraient suffire, continue-t-il en sortant d’un rayonnage un lien de chanvre. Le nœud coulant est déjà fait ! Vous n’aurez plus qu’à glisser votre tête dedans… Tout en payant, la dame se tourne vers le landau Ça met du baume au cœur de voir un enfant qui sourit. ?? Oui, oui, c’est ça ! râle Mishima. Allez, rentrez chez vous. Vous avez mieux à faire, maintenant, là-bas. La dame âgée et désespérée s’en va, la corde enroulée autour d’une épaule sous un ciel chagrin. Le commerçant se retourne d va, la corde enroulée autour d’une épaule sous un ciel chagrin. Le commerçant se retourne dans le magasin — Hou, bon débarras ! Fait chier, celle-là. Il ne sourit pas. La mère est restée près de la caisse suspendue de la volture d’enfant qui remue toute seule.

Le grincement des ressorts se mêle à des gazouillis et des éclats de rire émanant de l’intérieur du landau. Plantés de chaque côté, les parents se regardent catastrophés ‘ — Merde.. — Alan Combien de fois faudra-t-il te le répéter ? On ne dit pas « au revoir » aux clients qui sortent de chez nous. On leur dit « adieu » puisqu’ils ne reviendront jamais. Est-ce que tu vas finir ar comprendre ça ? Lucrèce Tuvache, très fâchée dans le magasin, cache entre ses mains crispées dans le dos une feuille de papier qui tremble au rythme de sa colère.

Penchée sur son petit dernier, debout en short devant elle et qui la regarde de sa bouille réjouie, elle le sermonne, lui fait la leçon : — Et puis cesse de chantonner (elle l’imite) : « Bon-zou-our quand des gens arrivent. Il faut dire d’un air lugubre : « Mauvais jour, madame… » ou : « Je vous souhaite le grand soir, monsieur. » Et surtout, ne souris plus ! Tu veux faire fuir la clientèle Qu’est- e que c’est que cette manie d’accueillir les gens en roulant des yeux ronds et en agitant les index dressés en l’air de chaque côté des oreilles ?

Crois-tu que les clients viennent ici pour contempler ton sourire ? Ça devient insupportable, ce truc-là. On va te mettre un appareil ou te faire opérer ! Un mètre soixante et insupportable, ce truc-là. On va te mettre un appareil ou te faire opérer ! Un mètre soixante et la quarantaine finissante, Mme Tuvache est furibarde. Cheveux châtains et plutôt courts balayés derrière les oreilles, la mèche oblique sur son front donne de l’élan à sa coiffure.

Quant aux boucles blondes d’Alan, elles s’envolent, comme sous l’effet d’un ventilateur, face aux cris de la mère qui sort de dans son dos la feuille de papier qu’elle dissimulait : Et puis c’est quoi, ce dessin que tu as rapporté de la maternelle D’une main, elle le tend devant elle et en fait la description, tapotant dessus l’index rageur de son autre main : — Un chemin qui mène à une maison avec une porte et des fenêtres ouvertes devant un ciel bleu où brille un grand soleil Et alors, il n’y a pas de nuages ni de pollution dans ton paysage ?

Où sont-ils les oiseaux migrateurs qui nous fientent les virus siatiques sur la tête et où sont-elles les radiations, les explosions terroristes ? C’est totalement irréaliste. Viens plutôt admirer ce que Vincent et Marilyn dessinaient à ton âge ! Lucrèce file en robe le long d’une gondole où sont exposées des quantités de fioles luisantes et dorées. Elle passe devant son fils aîné, quinze ans et maigre, qui se ronge les ongles et se mord les lèvres sous un crâne entièrement bandé. rès de lui, Marilyn (douze ans et un peu grasse), affalée sur un tabouret, écrase son atonie – d’un bâillement, elle avalerait le monde – tandis ue Mishima descend le rideau de fer et commence à éteindre quelques tubes au monde — tandis que Mishima descend le rideau de fer et commence à éteindre quelques tubes au néon. La mère ouvre un tiroir sous la caisse enregistreuse et sort, d’un carnet de commandes, deux feuilles de papier qu’elle déplie — Regarde ce dessin de Marilyn comme il est sombre et celui- là, de Vincent : des barreaux devant un mur de briques !

Là, je dis oui. Voilà un garçon qui a compris quelque chose à rexistence !… Ce pauvre anorexique qui souffre de tant de migraines qu’il croit ue son crâne va éclater sans le bandage… Mais lui, Cest l’artiste de la famille, notre Van Gogh ! Et la mère, de le citer en exemple — Le suicide, il a ça dans le sang. Un vrai Tuvache tandis que toi, Alan… Vincent, le pouce dans sa bouche, vient se blottir contre sa génitrice • — Je voudrais retourner dans ton ventre, maman… —Je sais…. épond celle-ci en lui caressant les bandes Velpeau et continuant de détailler le dessin du petit Alan : Qui est cette pépette à longues jambes que tu as dessinée, s’affairant près de la maison ? — C’est Marilyn, répond l’enfant de six ans. ? ces mots, la fille Tuvache aux épaules rentrées lève mollement sa tête dont les cheveux dissimulent presque entièrement le visage et son nez rougi tandis que la mère s’étonne : — Pourquoi tu l’as faite occupée et jolie ? Tu sais bien qu’elle dit toujours qu’elle est inutile et moche ? ?? Moi, je la trouve belle. Marilyn se plaque les paumes aux oreilles, bondit du tabouret et court vers le fond du magasin en criant et grimpant l’escalier qui mène à l’appartement. Et v vers le fond du magasin en criant et grimpant l’escalier qui mène à l’appartement. — Et voilà, il fait pleurer sa sœur hurle la mère tandis que le ère éteint les derniers tubes au néon de la boutlque. — Après s’être ainsi lamentée de la mort d’Antoine, la reine d’Égypte se couronna de fleurs puis elle se fit préparer un bain…

Assise sur le lit de Marilyn, la mère raconte à sa fille l’histoire du suicide de Cléopâtre pour Pendormir : Une fois balgnée, la reine se mit à table et prit un repas somptueux. Un homme arriva alors de la campagne en portant un panier pour Cléopâtre. Comme les gardes lui demandaient ce qu’il contenait, il l’ouvrit, écarta les feuilles et leur montra qu’il était plein de figues. Les gardes admirant la beauté et la grosseur des fruits, l’homme sourit et les invita à en prendre. Ainsi mis en confiance, ils le laissèrent entrer avec ce qu’il portait.

Marilyn, couchée sur le dos et les yeux rouges, regarde le plafond en écoutant la belle voix de sa mère qui continue : Après son déjeuner, Cléopâtre prit une tablette qu’elle avait écrite, cachetée, et la fit envoyer à Octave puis, ayant fait sortir tout le monde à l’exception d’une servante, elle ferma la porte Marilyn baisse ses paupières et respire plus calmement.. Quand Octave eut décacheté la tablette et lu les prières et es supplications de Cléopâtre lui demandant de l’ensevelir avec Antoine, il comprit aussitôt ce qu’elle avait fait.

Il songea à aller lui- même à son secours puis il envoya en toute hâte des gens pour savoir ce qui s’était p songea à aller lui-même à son secours puis il envoya en toute hâte des gens pour savoir ce qui s’était passé… Le drame avait été rapide car, lorsqu’ils arrivèrent en courant, ceux-ci surprirent les gardes qui ne s’étaient aperçus de rien et, ouvrant la porte, ils trouvèrent Cléopâtre morte, couchée sur un lit d’or et vêtue de ses habits royaux. Sa servante, appelée Iras, arrangeait le diadème autour de la tête de la reine.

Un des hommes lui dit avec colère : « Ah, voilà qui est beau, Iras ! – Très beau, fit-elle, et digne de la descendante de tant de rois. » L’aspic apporté avec les figues avait été caché sous les fruits, car Cléopâtre l’avait ainsi ordonné, afin que l’animal l’attaquât sans même qu’elle le sût. Mais en enlevant des figues, elle le vit et dit . « Le voilà donc puis elle dénuda son bras et l’offrlt à la morsure. Marilyn ouvre les yeux, comme hypnotisée. Sa mère lui caresse es cheveux en concluant son récit • — On découvrit, sur le bras de Cléopâtre, deux piqûres légères et peu distinctes.

Octave, tout désespéré qu’il était de la mort de cette femme, admira sa grandeur d’âme et la fit ensevelir avec une magnificence royale auprès d’Antoine. — Moi, Zaurais été là, du serpent, Zen aurais fait des zolis souliers pour que Marilyn puisse aller danser à la discothèque Kurt Cobain ! dit Alan, debout dans l’entrebâlllement de la porte de la chambre de sa sœur. Lucrèce se retourne brutalement et fronce des sourcils vers son cadet . Toi, au lit ! On ne t’a rien demandé. Puis en se levant, elle promet à sa fill cadet Toi, au lit ! On ne ra rien demandé. Puis en se levant, elle promet à sa fille .

Demain soir je te raconterai comment, du haut d’une falaise, Sapho s’est jetée dans la mer pour les beaux yeux d’un jeune pâtre — Maman, renifle Marilyn, quand je serai grande, est-ce que je pourrai aller danser avec des garçons à la disco… — Mais bien sûr que non, n’écoute pas ton petit frère. II dit des bêtises. Comment peux-tu imaginer que des hommes souhaiteraient danser avec une godiche telle que tu te vois ? Allez, ais des cauchemars, ce sera plus intelligent. Lucrèce Tuvache, au beau visage grave, rejoint son mari dans leur chambre quand retentit en bas la sonnette des urgences. ?? Ah oui, c’est vrai, la nuit, on est de garde… , soupire Mishima. J’y vals. Il descend l’escalier dans le noir en grognant • — Raah, on n’y voit rien. C’est un coup à se casser la gueule En haut des marches, la VOIX d’Alan propose — Mais papa, plutôt que de maudire l’obscurité, appuie sur l’interrupteur. — Oh toi, monsieur je-sais-tout, avec tes conseils Mais le père écoute quand même son fils et, sous l’ampoule ?lectrique et grésillante de l’escalier, il rejoint le magasin dont il allume une rangée de tubes au nean.

Quand il remonte, sa femme, adossée contre un oreiller et un magazine entre les mains, lui demande : C’était qul ? — Connais pas, un désespéré de passage avec un revolver vide. j’ai trouvé ce qu’il lui fallait dans les boîtes de munitions devant la fenêtre pour qu’il se tire une balle dans la tête. Qu’est-ce que tu lis ? — Les st munitions devant la fenêtre pour qu’il se tire une balle dans la tête. Qu’est-ce que tu lis ? — Les statistiques de l’an dernier : un suicide toutes les quarante inutes, cent cinquante mllle tentatives, douze mille morts.

C’est énorme.. Oui, c’est énorme, le nombre de gens qui se loupent. Heureusement qu’on est là… Éteins ta lumière, ma chérie. Éteins ta lumière, mon amour. De l’autre côté d’une cloison, la voix d’Alan résonne : — Fais de beaux rêves, maman. Fais de beaux rêves, papa. Les parents soupirent. 4. — Le Magasin des Suicides, j’écoute ! Mme Tuvache, en chemisier rouge sang, décroche le téléphone et demande de patienter : « Ne quittez pas, monsieur tout en rendant sa monnaie à une cliente aux traits décomposés ar l’angoisse.

Celle-ci s’en va, portant un sac d’emballage biodégradable sur lequel on peut lire d’un côté : Le Magasin des Suicides et de fautre : Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort ! Lucrèce salue la cliente : « Adieu, madame » puis reprend le combiné — Allô ? Ah, c’est vous, monsieur Tchang ! Bien sûr que je me souviens de vous : la corde, ce matin, c’est ça Vous Vous vouliez nous Je n’entends pas (le client doit appeler d’un portable). Nous inviter à votre enterrement ? Oh, c’est gentil ! Mais vous allez faire ça quand ? Ah, vous avez déjà la corde u cou ? Alors, aujourd’hui mardi, demain mercredi… onc la cérémonie aura lieu jeudi. Ne qulttez pas, je demande à mon mari… Elle appelle au fond du magasin, près du rayon frais : — Mishima ! J’ai M. Tchang au à mon mari… Elle appelle au fond du magasin, près du rayon frais — Mishima ! J’ai M. Tchang au bout du fil. Tu sais, le concierge de la cité des Religions Oubliées… Mais si, celui de la tour Mahomet. Il voudrait nous inviter à son enterrement jeudi. Ce n’est pas le jour où le nouveau représentant des établissements M’en Fous La Mort doit venir ? Ah, c’est le jeudi suivant. Donc, c’est bon. Elle reparle dans l’appareil — Allô ?

Monsieur Tchang Allô (puis raccroche en constatant 🙂 les cordes, c’est basique mais efficace. Faudra penser à recommander du chanvre. Avec les fêtes qui approchent… Tiens, Marilyn, viens voir. Marilyn Tuvache a maintenant dix-sept ans. Indolente et avachie, de lourdes mamelles qui pendent, elle a honte de son corps qui l’encombre. un tee-shirt la boudine, illustré d’un rectangle blanc bordé de noir à l’intérieur duquel on lit : « VIVRE TUE Plumeau à la main, elle déplace sans conviction de la poussière u bord d’une étagère où sont exposées des lames de rasoir pour se trancher les veines.

Certaines sont rouillées. Auprès de celles- ci, une étiquette indique :Même si vous ne coupez pas assez profond, vous aurez le tétanos. La mère demande à sa fille : Va acheter chez le fleuriste Tristan et Iseut une couronne mortuaire, une petite, hein ! Sur la bande, fais écrire : À notre client, M. Tchang, de la part du Magasin des Suicides. Il aura sans doute aussi invité pas mal de locataires de la tour Mahomet qui diront : « Il ne s’est pas loupé, notre concierge. » Ça nous fera un peu de publicité. Al PAGF OF log