Ertyio

essay A

Ce qui frappe surtout, à notre avis, dans ce premier recueil poétique – qui ne semble pas répondre à un programme ou à une inspiration définis – c’est son extrême hétérogénéité à tous les points de vue, comme SI le poète en herbe se livrait à des coups d’essai dans tous les domaines possibles; le penchant pour la variété ne se voit pas uniquement au niveau des thématiques et des tonalités exploitées, mais également au niveau e la structure textuelle, tant d’un point de vue métrique que syntaxique. L’ensemble du recueil est marqué par une 2 5 textuelle, tant d’un point de vue métrique que syntaxique. L’ensemble du recueil est marqué par une alternance assez régulière entre des pièces à la forme simple, ayant généralement comme noyau métrique de base le distique d’alexandrins, et des pièces plus complexes, marquées par une tendance assez évidente vers rexpérimentation métrique.

La première typologie a généralement un fond narratif ou élégiaque et une structure discursive; la syntaxe du vers est libre, t pratique tout aussi bien le principe de la coïncidence avec le mètre que celui de la rupture et de l’empiètement sur le vers successif, le ton est tour à tour lyrique, familier, enjoué: Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants, A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants, Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche, La jeune fille plaît: ou réservée ou franche, Mélancolique ou gaie, il n’importe: le don De charmer est le sien, autant par l’abandon 312 Que par la retenue,’ [… ]1 L’automne va finir; au milieu du ciel terne, Dans un cercle blafard et livide que cerne Un nuage plombé, le soleil dort: du fond Des étangs remplis d’eau monte un brouillard qui fond Collines, champs, hameaux dans une même teinte2 .

Ne t’en va pas, Eugène, il n’est pas tard; la lune A Pangle du carreau sur l’atmosphère brune N’a pas encore paru: nous causerons un peu, Car causer est bien doux le soir au rès du feu, Lorsque tout est tranquille nd à peine 25 la chauve-souris En tournoyant dans rair pousser de faibles cris3 La deuxième typologie, au contraire, réunit des textes ayant un fond descriptif et une structure caractérisée par la juxtaposition d’images diverses, ainsi que des sensations et es sentiments que ces images suscitent; ces pièces se signalent aussi par leur forme strophique, parfois par leur brièveté et par l’utilisation de formes fixes Voici l’orme qui balance Son ombre sur le sentier; Voici le jeune églantier, Le bois où dort le silence; Le banc de pierre où le soir Nous aimons à nous asseoir. Voici la voûte embaumée D’ébéniers et de lilas, Où, lorsque nous étions las, Ensemble, ô ma bien-aimée! Sous des guirlandes de fleurs, Nous laissions fuir les chaleurs4 Quand à peine un nuage, Flocon de laine, nage Dans les champs du ciel bleu, Et que la moisson mûre, Sans vagues ni murmure, Dort sous le ciel en feu; La Jeune Fille, dans Poésies complètes de Théophile Gautier, René Jasinski ed. , Firmin-Didot, paris 1932 (désormais PC), T 1, p. 7. Pensées d’automne, PC, 4 25 plus proche de la sensibilité et de l’habitude romantiques, s’exprimant sous une forme métrique peu recherchée, dans des textes souvent assez longs, caractérisés par des effets d’ampleur et de richesse dans les contenus, les situations, les structures; avec leur variété rythmique, le penchant pour la fragmentation syntaxique et la fréquence des enjambements, ces poèmes se rangent dans ‘ensemble des formes dites ‘ouvertes’. La deuxième typologie – qui se situe dans le sillage des Orientales – apparaît comme plus novatrice et semble chercher une voie nouvelle, qui annonce en particulier le Parnasse et l’esthétique d’Emaux et Camées; ce style et cette écriture se situent plutôt dans l’ensemble des formes ‘closes’, plus caractérisées par la recherche formelle et le penchant pour des effets de concentration linguistique et structurelle. En republiant l’ensemble de son œuvre poétique en 1 845, Gautier apportera quelques remaniements au recueil des Poésies de 1830, en particulier retranchant un certain ombre de pièces et en ajoutant d’autres.

Une des pièces condamnées – et par la suite rétablies par Jasinski dans l’édition moderne – constitue, à notre avis, une reprise évidente d’un certain nombre de motifs et d’images baroques, tirés, en particulier, d’une ode de ce poète, son homonyme, que Gautier devait honorer quelques années plus tard dans run des articles qu’il écrivait pour la France littéraire6 . Le poème en question a comme titre Cauchemar, et appartient au courant macabre et visionnaire que le romantisme exploita, surtout à ses débuts, et qui inspira également à Gautier des œuvres plus astes et plus connues comme Alber s 5 ses débuts, et qui inspira également à Gautier des œuvres plus vastes et plus connues comme Albertus et La comédie de la Mort.

Voici le texte: Avec ses nerfs rompus, une main écorchée, Qui marche sans le corps dont elle est arrachée, Crispe ses doigts crochus armés d’ongles de fer Pour me saisir; des feux pareils aux feux d’enfer Se croisent devant moi; dans l’ombre, des yeux fauves Rayonnent; des vautours, à cous rouges et chauves, Battent mon front de l’aile en poussant des cris sourds; En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds, 5 4 8 Ballade, PC, T 1, p. 55. Il ne s’agit naturellement pas de la ballade ancienne, mais de la ballade romantique à la manière de Hugo; comme exemples de poèmes à forme fixe, le recueil contient un certain nombre de sonnets. 6 Théophile de Viau, publié dans la France littéraire en avril et en juin 1834, ensuite recueilli dans Les Grotesques (cf. l’édition moderne due à Cecilia Rizza, Schena-Nizet, 1985, pp. 109-169). 14 Des flots de plomb fondu subitement les baignent, À des pointes d’acier ils se heurtent et saignent, Meurtris et disloqués; et mon dos ce endant, Ruisselant de sueur, frisso ardent 6 5 gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants, Sur des pics anguleux que la lune reflète, Tremblant, je roule, roule, et j’arrive squelette Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux, Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux, Et, se penchant vers moi, m’apprennent les mystères Que le trépas révèle aux pâles feudataires De son empire; alors, étrange enchantement, Ce qui fut moi s’envole, et passe lentement À travers un brouillard couvrant les flèches grêles D’une église gothique aux moresques dentelles. Déchirant une proie enlevée au tombeau, En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau Croasse, et, s’envolant aux steppes de l’Ukraine,

Par un pouvoir magique à sa suite m’entraîne, Et j’aperçois bientôt, non loin d’un vieux manoir, À Pangle d’un taillis, surgir un gibet noir Soutenant un pendu; d’effroyables sorcières Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières Agité, je ressens un immense désir De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte7 12 16 20 24 28 32 5 ouverte, constituée d’une série de 21 distiques d’alexandrins de facture assez classique, étant pour la plupart coupés à l’hémistiche; Gautier pratique pourtant, ans certains cas, une dislocation rythmique qui peut briser la structure interne du vers et parfo•s amener l’enjambement (vers 4-6, 26-27, 32-33, 37-40). Les rimes sont souvent riches, particulière7 Cauchemar, PC, T 1, pp. 18-19. REMINISCENCES « GROTESQUES » 315 ment vers la fin (vers 27-28, 35-36, 37-38, 39-40) et parfois révèlent une recherche du mot rare ou de l’association inattendue (vers 21-22, 25-26, 29-30, 33-34); quand elles sont plus pauvres ou moins recherchées, elles sont souvent relevées par des sonorités internes qui reprennent les phonèmes à la rime, tantôt dans la même succession, tantôt ans un ordre différent.

Ce phénomène peut se constater, par exemple, dans les premiers vers, où la substance sonore de la rime « écorchée/arrachée » est reprise à l’intérieur du vers (« marche/crochues/armés »), ou encore aux vers 5-6, où les phonèmes de la rime « fauves/chauves » sont répétés en sens inverse dans « vautours »; un procédé analogue se retrouve au vers 9 (« flots de plomb fondu ») et aux vers 12-13 (« ruisselant/frissonne/souffle/ enflammés »): la recherche d’un lexique peu usité et la création d’un réseau sonore riche et complexe constituent déjà, de toute évidence, une priorité forte our le jeune poète D’un autre côté, une lecture thématique du texte peut nous amener à constater que, même si ce poème est lutât bâti suivant la typologie « discursive », il est néanmo- 8 5 particulièrement riche en images, cette abondance visuelle étant manifestement finalisée à évoquer l’atmosphère et les sensations hallucinatoires suscitées par le rêve épouvantable. Si la première partie du texte contient essentiellement un entassement d’images qui tendent à créer un effet de suggestion macabre, la deuxième partie montre une organisation plus narrative, avec une ébauche d’action: l’attrait es présences et des créatures infernales qui obsèdent le poète aboutit à une sorte de vampirisme qui atteint sa nature humaine le transformant en corbeau et lui inspirant, la fin du poème, le désir de se nourrir de la chair d’un cadavre.

Une analyse plus précise des images nous permet de reconnaitre une structuration du texte en deux parties presque de la même longueur (vers 1-18 et 19-42): la première partie consiste en une juxtaposition d’images tirées du champ lexical des animaux de proie ou, en tout cas, d’animaux associés à la mort; dans la deuxième partie la chute ans le monde des spectres et des morts vivants conduit à la métamorphose infernale, culminant dans l’apparition du corbeau et du pendu. Si, d’une manière générale, le goût et l’ascendance baroques de ce « cauchemar’ sont facilement décelables, nous croyons pouvoir indiquer dans deux textes de Théophile de Viau et de Saint-Amant des sources précises auxquelles Gautier a puisé quelques images particulières de son poème.