Manga

essay A

Très tôt passionnée par l’univers de la bande dessinée, elle est devenue le disciple de Suihô TAGAWA (1899-1989), l’un des auteurs les plus connus et les plus à la mode. Ce dernier a notamment rencontré le succès avec Norakuro, publiée de 1 933 à 1935 dans la revue spécialisée Shônen Club Sv. ‘ipe to Club (Club des garçons). L’œuvre de Hasegawa est très populaire et elle conserve, aujourd’hui encore, un lectorat de fervents amateurs. L’autre, Kyoko OKAZAKI (1963- ) appartient à la génération actuelle.

Elle a séduit une partie de la critique, comme en témoigne par exemple le numéro spécial que lui a consacré la revue littéraire Bungei (Art littéraire, 2001). Toutes deux ont choisi e privilégier le thème de la famille japonaise3 et la comparaison de plusieurs de leurs ouvrages permet de prendre la mesure des mutations qui ont ébranlé Pinstitutlon familiale après la seconde guerre mondiale, notamment à partir de l’analyse des représentations données d’une scène-clef : le repas.

La famille japonaise d’après-guerre 3Machiko Hasegawa est née en 1 920 à Saga, dans le sud du Japon, ou elle a vécu jusqu’ à douze ans, âge auquel elle a perdu son père, ingénieur, sa mère étant femme au foyer. Son père, très attaché à sa famille, nourrissait une tendresse particulière pour ses trois filles. Après sa mort, Hasegawa est partie pour Tokyo avec sa mère et ses deux sœurs. 4 Nishikawa 2000, Beauchamp 1998, Higuchi et Sautter 1990, Pons 1988. Elle a en grande partie tiré Finspiration de ses manga de son univers familial. Elle a commencé sa carrière très tôt, à quinze ans, quand elle était encore lycéenne. Sazae-san est l’une de ses œuvres les plus célèbres. Ce manga-feuilleton a été publié durant une longue période dans le journal Asahi, un des plus grands quotidiens japonais ; il est paru 6 477 fois en vingt-huit ans, IE journal Asahi, un des plus grands quotidiens japonais ; il est paru 477 fois en vingt-huit ans, entre 1946 et 1974.

L’idée lui en est venue un jour où elle se promenait au bord de la mer avec sa sœur, ce qui explique pourquoi tous les personnages de l’album portent un nom de fruits de mer : ainsi l’héroÎne – Sazae-san – s’appelle Madame Turbot. Mariée, mère d’un petit garçon de trois ans et femme au foyer, elle est très représentative de la situation de la grande majorité des Japonaises au début des années soixante, date de la version du manga évoquée ici. La famille de Sazae-san et celle de ses parents habitent sous le même toit à Tokyo, réunissant sept personnes sur trois générations.

Ce modèle de famille élargie n’était alors pas rare, la famille nucléaire commençant à se développer à partir du milieu des années soixante4. Le père de Sazae-san ne fait presque rien à la maison, c’est la mère qui régit le foyer. Pourtant, gentil et attentionné, aimé et respecté de ses enfants, il est loin de l’image du chef de famille tyrannique d’avant-guerre, qu’évoque Kunlko MIJKODA (1929-1981) dans son essai Chichi no wabijô (Excuses de mon père, 1978).

Dans cet ouvrage, l’écrivaine décrit la vie quotidienne d’une famille traditionnelle d’avant-guerre (du milieu des années rente au début des années quarante), représentative de la famille idéale du salarié de la classe moyenne. Les prérogatives du père, qui prend son bain le premier ou qui bénéficie de plus de plats que les autres au moment du repas, sont nombreuses s qui bénéficie de plus de plats que les autres au moment du repas, sont nombreuses sans que personne, dans la famille, songe à se plaindre car c’est lui qui travaille et fait vivre les autres membres de la communauté familiale.

Quant à la mère, elle est le centre d’une famille nombreuse et joue un rôle stratégique : c’est elle ui gouverne le foyer, s’occupant des enfants et des vieillards, préparant les repas, organisant les fêtes annuelles familiales, etc. Le couple parental est très présent au sein du foyer et les enfants se rassemblent autour de lui. 5 Sazae-san de mai 1962 à mai 1963. Légendes : « Oh, du riz aux — Encore un peu ! — Voilà. marrons ! 5Dans Sazae-san, quelques décennies plus tard, la scène du repas est un leitmotiv car elle est un moment privilégié de Pintimlté familiale.

Comme le veut la coutume dans le Japon d’avant-guerre, tous les membres de la famille dînent ensemble à 6 heures du oir, dans la salle à manger, sur le tatami, autour de la table ronde [doc. 15]. Sur la table on ne voit pas de plats luxueux, mais rien n’apporte plus de bonheur que de dîner ensemble en famille. La place qu’on occupe a un sens majeur. Sazae-san et sa mère, qui ont le devoir de distribuer les plats, s’assoient du côté de la table qui est proche de la cuisine, tandis que son père et son mari occupent l’un à côté de Pautre les places d’honneur en face d’elles.

La tradition d’avant-guerre, qui fait du père le personnage le plus important de la famille, est ainsi respectée. En même emps, tranchant avec le personnage le plus important de la famille, est ainsi respectée. En même temps, tranchant avec le formalisme d’avant-guerre, l’atmosphère est plus décontractée. Tous les membres de la famille partagent gaiement le riz aux marrons, plat qui, l’époque, était fort précieux… ce qui explique pourquoi le petit garçon fait le compte du nombre de marrons attribués chacun.

La différence des générations est marquée par le choix du vêtement. Les parents de Sazae-san ont revêtu un kimono, vêtement traditionnel qui n’est plus guère porté aujourd’hui : le ère, revenant du travail, change de kimono tandis que la mère porte son kimono sur un tablier de cuisine pour ne pas le salir. En revanche, Sazae-san, son mari et leurs enfants, ont opté pour une tenue occidentale, au bureau comme au foyer. 6Doc. 7Avant la guerre, la nouvelle épouse venait rejoindre son mari dans la maison de ses parents, avec lesquels le couple demeurait même après son mariage. La jeune épouse, censée remplacer sa belle-mère dans la gestion du foyer, se heurtait souvent l’hostilité de cette dernière, jalouse de perdre son pouvoir. Or, chez les Sazae-san, le jeune couple cohabite avec les parents de ‘épouse, ce qui évite la traditionnelle querelle entre la belle-mère et la belle-fille à propos de l’exercice de l’autorité au foyer : on voit d’ailleurs que c’est la mère qui sert ici le repas. Hasegawa a donc dessiné à travers Sazae-san la vie quotidienne d’une famille nombreuse d’après-guerre, gaie et joyeuse, représentative de la famille idéale d d’une famille nombreuse d’après-guerre, gaie et Joyeuse, représentative de la famille idéale de la classe moyenne. Mais après l’élan économique qui caractérise le début des années soixante, le Japon est entré dans l’ère de la grande consommation. ce moment s’est mis en place un autre modèle de famille qu’on ne pouvait pas imaginer à l’époque où était publié Sazae-san.

Machiko Hasegawa a d’ailleurs posé sa plume en 1974, quand elle s’est aperçue qu’elle ne pouvait plus continuer à dessiner la famille selon les cadres sociaux d’avant- guerre. Tout au contraire, Kyoko Okazaki décrit la famille en mutation telle que la connaît actuellement le Japon. La famille japonaise d’aujourd’hui 9Kyoko Okazaki est née en 1963 à Tokyo. Elle a vécu dans une famille élargie à une quinzaine de personnes. Son père était coiffeur et tenait un grand salon.

Toute la famille y vivait nsemble : grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines, et même apprentis-coiffeurs. Au moment du repas, c’était toujours un branle-bas général et Okazaki dest souvent demandé ce que peuvent représenter la famille et le foyer dans ces conditions. Tout en vivant dans un milieu heureux et paisible, elle n’a pas réussi à se sentir à l’aise dans cette famille nombreuse. IOC’est au milieu des années quatre-vingt, lorsqu’elle était étudiante à l’université, qu’elle a publié son premier manga, Virgin (Vierge, 1985).

Happy House (1992), puis Rivers Edge (1994) comptent parmi les titres les plus importants de son uvre, actuellement interrompue en raiso 6 OF IE œuvre, actuellement interrompue en raison d’un grave accident d’automobile dont elle a été victime en 1996. Happy House (La maison du bonheur, 1992) 6 À l’époque d’Edo (1603-1867), les femmes ne peuvent pas demander le divorce, contrairement aux homm 11Happy House est un manga-feuilleton qui a été publié de juillet 1990 à octobre 1991 dans Comic Giga, une revue spécialisée mensuelle.

Okazaki sy interroge sur la valeur de la famille, une époque où celle-ci a enregistré de profondes mutations. En effet, l’essor économique de la fin des années soixante profondément modifié le comportement des Japonaises beaucoup d’entre elles ont commencé à travailler et, au milieu des années soixante-dix, elles sont encore nombreuses à avoir choisi de conserver une activité salariée après leur mariage et même après la naissance des enfants. Les femmes expriment un besoin d’indépendance, une envie d’émancipation en refusant désormais le rôle traditionnel de femme au foyer.

Cette évolution dans le comportement des femmes a entraîné des conséquences considérables sur la famille, notamment en rendant moins présente l’épouse et la mère à la maison et en donnant une ctualité nouvelle au divorce6. 12L’héroine de la bande-dessinée d’Okazaki est une collégienne de treize ans. Son père est réalisateur pour la télévision et sa mère actrice. Pour le dîner, la mère, très occupée, se contente de réchauffer des plats cuisinés luxueux au four à micro-ondes avan occupée, se contente de réchauffer des plats cuisinés luxueux au four à micro-ondes avant de les servir simplement dans les assiettes.

Lorsque ses parents sont absents, l’adolescente a pris l’habitude de dîner de cinq tartes et de s’endormir avant le retour de ses parents. 7 Happy House, 1992, t. 1, 4. 3Happy House débute par une scène de repas commun : dans un appartement très occidental, tous les membres de la famille s’assoient sur une chaise autour d’une grande table rectangulaire : la mère, arborant comme son fils une chevelure blonde, est assise en face de son époux et s’apprête à lui servir du vin, boisson aujourd’hui assez appréciée au moment des repas.

Les enfants ont pris place à côté d’eux, sans qu’il soit plus question de place d’honneur ou de préséance pour le père. La distinction des sexes, entre la fille et son frère, est affaiblie jusqu’ l’ambiguité, et rejoint ainsi la tendance à l’androgynat observable hez beaucoup de jeunes. La table est parsemée de plats pré- cuisinés luxueux. de pain et de vin. Lors de ce dîner, le père se lève et déclare qu’il veut quitter la famille pour un moment, mais qu’il reviendra dans six mois ; il est fatigué, dit-il, d’être employé à l’extérieur en même temps que d’être mari et père à la maison.

Le repas, loin d’être ici un moment de cohésion de la famille comme dans les manga de Hasegawa, est au contraire le prétexte à une crise qui menace de la déstabiliser profondément [doc. 27]. Après une discussion avec leurs enfants, les parents tenant compte de l’importan BOF IE profondément [doc. 27]. Après une discussion avec leurs enfants, les parents tenant compte de l’importance de leur présence au foyer, renoncent à se séparer pour l’heure.

Mais, en raison de leurs activités professionnelles, ils continuent à s’absenter souvent de la maison et à délaisser leur fille, dont la situation change peu puisqu’elle prend désormais seule le dîner que la femme de ménage a préparé. 14DOC. 2 15Quand l’adolescente se trouve confrontée à féventualité du divorce de ses parents, elle ne pense à vivre ni chez son père ni chez sa mère, parce qu’elle ne pourrait être heureuse i avec l’un ni avec l’autre. Elle rêve de les quitter pour habiter seule dès que seront achevées pour elle les années de collège.

Ce qu’elle souhaite, c’est gagner de l’argent et s’émanciper économiquement, en dépit de la situation matérielle privilégiée dont elle bénéficie chez elle : une chambre confortable, une bonne soupe bien chaude, des fleurs sur la table, une baignoire bien astiquée et un bon lit, en plus de la présence de ses parents, même si cette dernière demeure épisodique. En théorie, rien ne peut être plus souhaitable que cette maison pour une jeune fille e treize ans, comme le sous-entend le titre de l’album Happy house. 6Kyoko Okazaki a donc dessiné le quotidien vécu par ce qu’elle appelle « une étrange enfant sans famille » qui a pourtant ses parents, mettant ainsi raccent sur les transformations de la famille japonaise. River’s Edge (Au bord de la rivière, 1994) 17Riveffs Edge a été publié japonaise. 17River’s Edge a été publié en feuilleton entre mars 1 993 et avril 1994 dans la revue mensuelle de manga Gekkan ClJTiE et s’est attiré l’estime grandissante de la critique. Okazaki s’y demande ce que veut dire « vivre» pour les jeunes gens et ce qu’est ce mal de ivre qui les pousse à se renfermer sur eux-mêmes. doc. 3 . Rivers Edge, 2000, 173 et 176 et doc. 4 : Rivers Edge, 2000, 128. 18L’action se déroule à Yokohama, non loin de Tokyo. Les personnages principaux, loin d’être présentés comme des héros et des héroïnes, sont des garçons et des filles qui fréquentent un ycée donnant sur une rivière sale, puante et stagnante. Parmi eux, Kozue Yoshikawa, mannequin depuis l’âge de cinq ans, gagne sa vie et nourrit sa mère. En faisant travailler sa fille et en comptant sur ce qu’elle gagne, celle-ci est loin de jouer le rôle qui aurait été le sien dans la famille traditionnelle.